Comité permanent des langues officielles, Chambre des Communes

 

Notes d’allocution

Jérémie Séror, Directeur et doyen associé

Institut des langues officielles et du bilinguisme, Université d’Ottawa

 

Comité permanent des langues officielles, Chambre des Communes

le 30 avril, 11h00 à midi

Pièce 410, 180, rue Wellington, Ottawa, Ontario

 

Monsieur le président, mesdames et messieurs les députés, je suis très heureux d'être avec vous aujourd'hui et de m'adresser à votre comité au sujet de la modernisation de la Loi sur les langues officielles.

Je suis accompagné de M. Roger Farley, ancien directeur à Santé Canada et maintenant cadre en résidence à l’Institut des langues officielles et du bilinguisme (ILOB).

Je tiens à féliciter le comité pour avoir entrepris ces importants travaux.  

Aujourd'hui, j'aborderai la question de la nécessité de plus de clarté pour la loi, le rôle d’une définition plus moderne du bilinguisme et de la dualité linguistique, et l’importance d’un accès pour tous à l’enseignement du français et de l’anglais pour la promotion de cette dualité linguistique.

J’aimerais commencer en m’attardant plus spécifiquement à la partie VII de la loi et aux articles 41 et 43.  L’article 41 dit que le gouvernement fédéral « s’engage à promouvoir la pleine reconnaissance et l’usage du français et de l’anglais dans la société canadienne ».  Et, à l’article 43, la mise en œuvre de cet engagement est caractérisée ainsi : « le ministre du Patrimoine prend les mesures », et je souligne, « qu’il estime indiqués pour favoriser la progression vers l’égalité de statut et d’usage du français et de l’anglais ». 

On décèle les bonnes intentions des législateurs dans ces deux articles.  Toutefois, je partage l’avis de plusieurs experts qui ont témoigné devant vous, voulant qu’une des faiblesses de la loi soit un manque de précisions en ce qui concerne les mesures et attentes concrètes qui doivent accompagner sa mise en œuvre.

Je recommande donc que la Partie VII de la LLO soit revue pour que les obligations et attentes du gouvernement soient définies de manière plus précise.

En ce qui concerne ces précisions, en tant que chercheur en linguistique appliquée, mes suggestions s’attarderont sur les objectifs concrets à atteindre en matière de dualité linguistique et de bilinguisme. D’autres témoins avant moi vous l’ont dit, et je pense ici à M. Benoît Pelletier, la loi est silencieuse à l’égard des concepts de dualité linguistique et de bilinguisme.

En effet, même si on parle du “caractère” et de l’“identité” bilingue du Canada, dans la loi, le français et l'anglais y sont souvent traités de manière séparée et on s’attarde surtout aux sorts des communautés francophones ou anglophones minoritaires. Cette approche renforce une vision du bilinguisme en tant que ´monolinguismes parallèles, mais séparés’ (les célèbres deux solitudes), rattachés à des communautés de locuteurs natifs souvent représentés comme homogènes, uniformes et parfaitement délimités.  Or cette représentation reflète mal la vision moderne du bilinguisme mise de l’avant par la recherche. 

The problem is that in the absence of precise definitions of bilingualism, what often remains are myths that hinder the promotion of language learning.  People end up believing languages should be learned and preserved in isolation from one another and that one needs to show loyalty to a single speech community. Worst, people feel they cannot call themselves bilingual unless they achieve “equal and perfect knowledge” (Grosjean, 2010, p. 20)[1] of two languages even though this is extremely rare since we almost never access and use languages in the same ways.  In such cases, it is not surprising that they feel that bilingualism is not for them or hesitate to call themselves bilingual. 

Ce qu’il faut est une définition qui valorise et apprécie le répertoire plurilingue de tout citoyen, où se côtoient plusieurs langues et/ou dialectes et identités (Roy, 2016; Moore et Gajo, 2009)[2], d’où l’importance d’une notion de dualité linguistique ancrée dans un contexte canadien plurilingue qui dépasse les murs de l’école pour inclure tous les domaines d’interactions dans lesquels évoluent les individus.

Même si la loi dit vouloir « donner à tous la possibilité d’apprendre le français et l’anglais » et de favoriser « l’usage des deux langues », il faut s’assurer que la dualité linguistique soit perçue comme une réalité atteignable non seulement pour les communautés de langue officielle en situation minoritaire, mais pour tous les Canadiens. La bonne nouvelle est que la dualité linguistique et le bilinguisme sont déjà perçus par la grande majorité de Canadiens comme des valeurs fondamentales qui procurent un enrichissement collectif et individuel[i]. As underscored by the Minister of Canadian Heritage in the Official Languages Action Plan 2018-2023, linguistic duality enhances cross-cultural understanding and communication, broadens perspectives, and allows Canadians to shine on the global stage through their ability, as I am doing now, to move from one language and culture to another.

Cependant, pour s’assurer que se concrétise cette valeur ajoutée, il faut que cette vision plus moderne du bilinguisme et de la dualité linguistique se retrouve dans la loi avec des cibles précises à atteindre.   Je recommanderai donc que la nouvelle LLO inclue des dispositions selon lesquelles, le gouvernement du Canada s’engage à promouvoir, appuyer, et faciliter avec les gouvernements provinciaux et territoriaux l’apprentissage des deux langues officielles et la dualité linguistique dans le système scolaire avec une définition inclusive du bilinguisme et une notion de complétude institutionnelle, en allant de la petite enfance au niveau postsecondaire et en incluant aussi la sphère publique pour tous les Canadiens. 

Je recommande aussi que ces intentions s’accompagnent d’un système de vérification qui permettrait de rendre compte des résultats, au Parlement, c’est-à-dire du taux de bilinguisme atteint et des mécanismes précis employés, notamment lorsqu’il est question de transfert aux provinces et territoires.

J’aimerais illustrer l’importance de ces propos en prenant comme exemple précis la situation de la dualité linguistisque pour l’immigration.

Je voudrais vous lire ici un extrait d’une page Web du ministère, Immigration, réfugiés et citoyenneté : « Il est très important d’avoir des compétences en français ou en anglais, car elles vous aideront à vous établir au Canada. Votre décision de mettre l’accent sur l’apprentissage ou l’amélioration de l’une ou l’autre langue dépendra sans doute de laquelle des deux est parlée par la majorité de la population dans votre région de résidence. » 

J’attire votre attention sur les mots « ou » et « l’une ou l’autre » et sur le choix dichotomique qu’il présente aux immigrants avec comme conséquence de les orienter implicitement vers l’utilisation d’un répertoire linguistique unique associé à la majorité.  Et une fois que l’immigrant a choisi, il ne lui est plus possible d’avoir accès aux programmes pour apprendre l’autre langue officielle.  On retombe dans une vision monolingue qui limite plutôt qu’encourage la dualité linguistique.

Bon an, mal an, c’est entre 250 000 et 300 000 nouveaux arrivants par année que le Canada accueille. Par ailleurs, plusieurs études démontrent que ces nouveaux arrivants sont souvent déjà multilingues et accueillent favorablement pour eux-mêmes et leurs enfants des occasions de pouvoir apprendre les deux langues officielles (Mady, 2017)[3].

Je propose qu’en plus d’encourager l’immigration francophone, qu’une vision plus inclusive et moderne du bilinguisme assurerait que tous les immigrants voient comme une réalité la possibilité d’être bilingue avec une loi qui valorise, assure, et vérifie que la dualité linguistique soit une option pour tous.

Je recommande donc que la LLO modernisée inclue une disposition selon laquelle le gouvernement s’engage à encourager, faciliter et appuyer l’apprentissage d’une deuxième langue officielle et la dualité linguistique pour tous les nouveaux arrivants et à rendre compte des résultats obtenus au Parlement.  Avec l’apport important de nouveaux arrivants par année, une telle disposition aura irrémédiablement un impact à long terme sur la dualité linguistique canadienne.

En conclusion, la pérennité de la dualité linguistique et du caractère bilingue du Canada et l’augmentation du bilinguisme des Canadiens ne sont pas des acquis immuables.  Celle-ci exige que le Parlement du Canada prenne des mesures audacieuses et fasse preuve d’innovation pour encourager cette dualité linguistique non seulement chez les populations minoritaires, mais pour tous les Canadiens en assurant que soit offerte infailliblement et de manière vérifiable la chance d’apprendre les deux langues officielles et d’atteindre un haut niveau de bilinguisme. Ces mesures devraient viser tous les jeunes d’âge scolaire, tous les étudiants au niveau collégial et universitaire, tous les nouveaux arrivants et tous les adultes en milieu de travail qui offrent des services au public comme les professionnels de la santé pour ne nommer que ceux-ci.

Ces dispositions, accompagnées de mécanismes de reddition de compte fort, auront un effet transformateur sur le Canada pour les générations à venir et feront du Canada un modèle à l’échelle mondiale. 

Merci!

 


[1]Grosjean, F. (2010). Interview sur le bilinguisme. Repéré sur le site : http://www.francoisgrosjean.ch/interview.

[2]Roy, S. (2016). Discours et idéologies en immersion française. Canadian Journal of Applied Linguistics/Revue canadienne de linguistique appliquée, 18(2), 125-143.

 Moore, D., & Gajo, L. (2009). Introduction–French voices on plurilingualism and pluriculturalism: Theory, significance and perspectives. International Journal of Multilingualism, 6(2), 137-153.

[3] Mady, C. (2017). The bilingual advantage for immigrant students in French immersion in Canada: linking advantages to contextual variables. International Journal of Bilingual Education and Bilingualism, 20(3), 235-251.

[i]  Étude du Conference Board du Canada intitulée « Le bilinguisme au Canada : un investissement durable pour l’avenir du pays » réalisée pour le compte de l’Association des collèges et universités de la francophonie canadienne (ACUFC). Novembre 2018

Back to top